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La London Fashion Week A/W 2015 en 9 tendances & 5 défilés

La London Fashion Week A/W 2015 en 9 tendances & 5 défilés
Romain Rousseau

Londres réussit pour les hommes là où elle échoue (lamentablement) pour les femmes. Faire germer de nouveaux talents et proposer une offre de mode alternative : tant bien que mal, mais cette saison plutôt bien, la fashion week britannique tient ses promesses.

Le jeune âge des marques et des créateurs annonce haut et fort que la nouvelle génération arrive. Sans doute ne tremblent-ils pas encore, ces illustres créateurs, perchés dans les somptueux bureaux de leurs QG de Paris ou de Milan… Et pourtant, peut-être devraient-ils, car l’avant garde commence à s’affirmer dangereusement : si les clients sont considérés comme un capital volatile, il y a peut être du souci à se faire. Ces jeunes talents ont, en plus, un avantage énorme sur la plupart des grandes maisons, malgré ce que l’on pourrait penser : ils sont indépendants. Ils ont leurs preuves à faire, et ne peuvent compter, pour y parvenir, que sur la force de leur passion et de leur talent… Ce qui n’est plus du tout le cas de beaucoup de « grandes » marques, plus occupées à faire des pubs de parfum qu’à faire vivre – véritablement – la mode. Une leçon à laquelle Burberry & Co devraient réfléchir avant qu’il ne soit trop tard pour eux ! 

Gentlemen, voici le reporting de la fashion week de Londres. 

Carnet de tendances

La mode se nourrit avant tout des tendances… même si aujourd’hui, cela n’a plus vraiment de sens. D’abord, l’explosion de l’offre en matière de mode sature nos garde robes de styles divers et variés, et l’on observe une cohabitation de styles plus qu’un véritable fil rouge de fond, comme cela pouvait être le cas précédemment. Mais surtout, le diktat de la fast fashion rend difficile l’installation d’une tendance, alors qu’il y a quelques années on pouvait en exploiter une sur plusieurs saison, en l’explorant de divers manières.

Néanmoins, plus que de simples similitudes, certaines récurrences observées sur les podiums peuvent prétendre au titre de « tendance », compilées ici.

Les matières phares de l’Hiver 2015

Au delà des basiques tels que le denim, toiles et de coton et autres flanelles, certaines matière se font particulièrement remarquer, à commencer par la fourrure et le sherling.

fourrure

La fourrure
Belstaff, Dunhill & Moschino

Plus souvent utilisée comme signe ostentatoire de richesse, la fourrure est une composante récurrente du vestiaire féminin bien plus que masculin. Sa légèreté et son extravagance contaminent peu à peu les collections homme en particulier cet hiver, avec plus ou moins de bon goût… Quand Belstaff l’intègre en applications sur un manteau dans une silhouette de biker, la fourrure acquiert une rusticité intéressante et appuie le côté brut du look. La démarche diamétralement opposée de Dunhill consiste en une utilisation décomplexée et massive de fourrure ondulée façon mouton, pour concevoir un manteau long digne de la garde robe de Kanye West. Et à en juger par ses goûts en matière de femmes, l’on doute que les choix vestimentaires du rappeur américain soient des références… Même s’il reste encore loin du ridicule extrême dans lequel se vautre inlassablement le label Moschino depuis que Jeremy Scott est aux commandes. Le coyote et le renard sont une souffrance à regarder ainsi exposés n’importe comment, dans une totale anarchie. Le terme de « massacre » s’illustre ici de tellement de façons différentes que cela en devient insultant. Cela renvoie directement à la question éthique inexorablement liée à cette matière noble. On ne peut que recommander une utilisation modérée de la fourrure, mais surtout une extrême exigence en matière de qualité et de provenance de cette matière.

peaux lainées

Les peaux lainées
Margeret Howell, Tom Ford, Gieves & Hawkes

Plus éthique, et même généralement plus beau, le sherling s’impose encore plus massivement l’hiver prochain jusqu’à devenir probablement LA matière phare de la saison. Adepte des looks fades et presque insipides, Margaret Howell présente une pièce ultra basique – mais efficace – d’un mouton retourné, teinté en beige avec fourrure courte et blanche. Un manteau douillet à qui l’on devra apporter de la profondeur en jouant sur les couleurs du pantalon, en partant par exemple sur des notes chaudes (rouge, chaux…). Tom Ford reprend la même peau en profitant malgré tout d’un effet velours plus marqué, et en optant pour une capuche… Détail complètement superflu puisque les peaux lainées, comme la plupart des cuirs, ne supportent pas la pluie. On apprécie néanmoins le contraste entre ce manteau clairement casual et le port, en dessous, d’un costume formel. En version plus luxueuse encore, Gieves & Hawkes se porte sur un agneau retourné dont la fourrure, moins ondulée mais beaucoup plus douce, génère une texture exceptionnelle. A l’extérieur, la peau n’est pas suédée mais, au contraire, parfaitement lisse en finition aniline. Si la coupe n’est pas exceptionnelle, en revanche la matière est merveilleuse et raffinée.

velours

Le velours
Burberry Prorsum, Alexander McQueen & Richard James

La vraie surprise dans ce déballage de matières saisonnier est bel et bien le velours. Ne disparaissant jamais vraiment des podiums, mais peinant à s’imposer malgré tout, le voilà bien parti pour se faire remarquer pour de bon ! Burberry Prorsum, fidèle à ses inspirations, n’hésite pas à proposer le blazer en velours côtelé, flirtant assez habilement avec le ringard. Un pari osé et difficile à tenir en dehors du podium, tout comme celui que fait Alexander McQueen d’utiliser le velours pour structurer une tenue. Bordant un tissu jacquard fleuri pourpre, il construit une silhouette linéaire intéressante mais, toujours, difficile à assumer. Finalement, la version la plus « soft » de Richard James remporte nos suffrages : assumé en total look, le velours devient cohérent et vraiment intéressant. Reste à voir si Milan, Paris et New York suivront ce chemin ! 

Astrid Andersen, Nasir Mazhar & Lee Roach

Les matières brillantes
Astrid Andersen, Nasir Mazhar & Lee Roach

Dernière « tendance » parmi les matières utilisées : le travail de textures brillantes. Astrid Andersen, nouvelle reine du sportwear (ou pas), cire ses toiles pour leur donner la brillance lisse du vinyle. Voyant, peu élégant et surtout pas du tout confortable, ce traitement a au moins le mérite de rendre le vêtement relativement solide et moins vulnérable à la pluie… Pas sûr, pour autant, que cela vaille le coup ! Le jeune Nasir Mazhar préfèrera une brillance nacrée pour un total look matelassé, avec en trame un imprimé baroque. Les reflets dorés sont atténués par une texture mate finalement bien agréable, même s’il parait encore difficile de se projeter avec l’une ou l’autre des pièces dans sa penderie, si ce n’est pour ne jamais la quitter. Lee Roach, ce génial créateur découvert il y a maintenant un an continu de nous ravir avec ses silhouettes sanglées. Pour ses magnifiques tops futuristes, il peut compter sur le rendu froid et métallique de la soie moirée : l’ensemble présenté ici est audacieux autant qu’il est tentant !

De l’utilisation de couleurs vives.

Trop snob de porter ses solaires durant un défilé ? Pas toujours, et la présentation des couleurs vives repérées à Londres témoigne de l’impérieuse nécessité de protéger nos rétines. Les teintes fluorescentes sont de sortie plus que jamais : les oranges vifs ont été souvent associés à d’autres couleurs plus neutres dans des looks fantaisistes, au milieu de quelque rares -mais superbes- jaunes poussin ou vanille plus doux. Mais si l’on exclut le noir et les couleurs sourdes, ultra dominantes dans le vestiaire masculin depuis trop longtemps, les pigments stars de la saison sont rose et bleu !

rose vif

Rose extraterrestre
Casely Hayford, Katy Eary & Sibling

Mettre de la couleur dans ce monde de brutes et au beau milieu de la saison hivernale : oui ! Mais dans quelle mesure ? Casely Hayford et Katy Eary n’y vont pas de main morte avec, respectivement un manteau et un sweat teintés d’un rose bonbon éclatant. Le premier serait presque – presque – envisageable pour illuminer une tenue sombre, alors que le second, à priori plus raisonnable, interroge beaucoup à cause du cerveau imprimé en son centre. L’association avec le pantalon bleu nuit moiré mérite d’être saluée parce qu’elle fonctionne et qu’elle est vraiment très originale. Mais alors que l’on pensait avoir tout vu, Sibling agresse l’audience avec un total look d’un rose flashy surnaturel comprenant un cinq poches, un pull col V porté sur un polo à col blanc, ainsi qu’un blouson au col de fourrure très longue. Plus proche du déguisement que de l’habillement, ce style aura le mérite de faire parler de cette marque émergente, même s’il faudra revoir sa copie pour espérer un succès commercial par la suite. La vraie bonne nouvelle, vous l’aurez compris, sera bleue.

bleu

Bleu mirifique
Christopher Raeburn, Hard Amies & Alexander McQueen

La couleur préférée des français a séduit au delà de nos frontières puisqu’elle a connu un plébiscite au royaume de sa majesté. Justement, le bleu roi de Christopher Raeburn et Hardy Amies enchante par sa profondeur et son intensité : il anoblit considérablement une parka technique resserrée à la ceinture et ferait presque oublier qu’il s’agit d’une pièce ultra utilitaire. La version élégante en laine texturée de H. Amies sublime la couleur grâce à la manière unique dont la matière capte la lumière. Alexander Mc Queen penche vers un bleu océan plus foncé mais tout aussi délicieux, pour sa veste d’inspiration militaire cintrée aux hanches légèrement enflées, et le pantalon 3/4 en flanelle de la même couleur allège la silhouette grâce à la fluidité de sa matière. Et à la vue de ces bleus, on comprend aisément pourquoi cette couleur est si appréciée : très agréable à regarder, intense mais aussi apaisante, elle sublimera notre vestiaire comme aucune autre. Le coup de coeur de la saison… Et si en plus il est possible de combiner belle couleur et joli sherling, là notre coeur risque de chavirer !

Capes, poches et franges : 3 styles marquants les styles londoniens.

Enfin, avant de présenter quelques focus sur certains défilés marquants, voyons quelques styles très présents lors de la fashion week londonienne.

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Les capes
MAN, Topman et James Long

Si l’on a souvent tendance à vouloir nous draper dans d’énormes écharpes ou dans des cols châles, l’hiver 2015 sera plus franc en suggérant la nécessité de porter une cape ou un poncho. MAN s’en sort bien avec une version ouverte et pourvue de manches chauves souris et de poches : une conception moins imposante que celle de Topman, plus puriste dans sa vision de la célèbre pièce tricotée. Plus proche du poncho, la très cheap enseigne anglaise opte pour une vision plus fidèle de ce haut, reproduisant aussi des franges donnant un peu de légèreté et de mouvement à cette pièce massive. James Long part on ne sait où avec une cape dangereusement proche de la camisole de force, le rapprochement étant permis « grâce » à l’allure et aux nombreuses sangles présentes sur le vêtement. Donnant l’impression d’un prisonnier capturé par un vieux drap miteux, on doute que cela fasse une bonne publicité à cette pièce déjà peu évidente à assumer…

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Les franges
J/W Anderson, Topman & Matthew Miller

Tout aussi inattendues, les franges s’invitent sans discrétion aucune à cette grand messe sartoriale made in uk. J.W Anderson a conçu des écharpes aussi massives que des boas constricteurs, et pourvues de pans entiers en franges : en accessoire pourquoi pas, à condition que cela ne devienne pas trop encombrant non plus… Topman et Matthew Miller insèrent les petits lambeaux directement au vêtement, façon cow boy pour la ligne masculine de Topshop qui semble s’inspirer, comme souvent, du style ridicule de Slimane chez Saint Laurent – à moins que ce concours de médiocrité doivent être envisagé dans l’autre sens ? Revenons à Matthew Miller dont les franges apparaissent en terminaison de tuniques sans manches, plus appropriées pour un temps estival que pour les tempêtes de neige. Plus discrètes, leurs mouvements modérés les rendent plus acceptables… Mais qui diable aurait l’idée de vraiment porter des franges ? C’est à peine si leur place se justifie sur un tapis, donc il est clair que les voir apparaitre en prêt à porter pourrait porter lourdement atteinte au bon goût et à l’élégance !

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Les poches appliquées à rabats
Alexander Mc Queen, Richard James, E. Tautz

Enfin, s’il ne devait en rester qu’une, ce serait sans doute celle ci : la tendance des poches « militaires » à rabats est partout. Le défilé Alexander McQueen fut le plus marqué par ces inspirations militaires rétro dont résulte un manteau ceinturé avec épaulettes dans une teinte sombre et pas franchement réjouissante. Richard James semble d’humeur plus gaie en optant pour une teinte chinée chaude et lumineuse, reprenant bien sûr les 4 poches appliquées à rabat. E. Tautz est fidèle à sa vision oversizée de l’hiver 2015 comme le montre ce massif manteau gris anthracite. En plus de donner un indéniable caractère aux pièces sur lesquelles elles sont cousues, il ne faut pas oublier que les poches sont, de surcroit, très pratiques. Un bon compromis, en plus moins sensible aux effets de mode que les franges ou les capes grâce à leur « acceptation » communément admise depuis longtemps.

Focus on…

Certains défilés méritent un éclairage particulier pour plusieurs raisons. La première est que, s’ils ne figurent pas dans un quelconque article dédié à la fashion week, les mails et commentaires pleuvront pour signifier cette inacceptable absence : c’est le cas pour Burberry Prorsum, sans doute le plus attendu des défilés. D’autres, encore, ravissent, fascinent, impressionnent : c’est le cas de E.Tautz, Craig Green ou encore KTZ… Mais bien sûr, il y a aussi ceux qui déçoivent et ne se montrent pas à la hauteur du tapage médiatique qu’ils cherchent à susciter : dès son arrivée, Coach joue déjà les mauvais élèves ! 

La mode rustique de Burberry Prorsum

Non content d’être l’un des plus attendus, le défilé Prorsum devient aussi l’un des plus spectaculaires (littéralement) en hybridant mode et musique grâce à la prestation, cette saison, de Clare Maguire. Plus que de coutume cette saison, Bailey  s’est éloigné pour quelques looks de son attachement sans faille au style rural et chic des british. 

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Depuis plusieurs saisons, le jeune designer aux multiples casquettes nous avait habitué à un style particulièrement lisible puisant dans les racines du style britannique, en évitant les habituels écueils du tartan ou complet 3 pièces. La collection présentée cette semaine sera pourtant plus hétéroclite, comprenant de nombreuses références à l’Inde, qu’il s’agisse du motif Paisley cher à la famille Etro, ou de petits miroirs brodés sur des vestes, des écharpes ou des manteaux. Louis Vuitton s’était déjà livré à un exercice semblable pour l’été 2015, cela dit nous n’irons pas jusqu’à affirmer que les broderies shisha puissent devenir une véritable tendance. Et heureusement.

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 Et que serait le style Prorsum sans ses clinquants motifs, parfois très incongrus ? Le léopard et les petites fleurs s’invitent aux côtés du paisley sur la plupart des produits présentés, vêtements ou accessoires. Bien que très en vogue et communément admis, ces imprimés demeurent parfaitement inélégants… Heureusement que les cuirs recouvrant ces chemises bling bling apaisent  le style par leur superbe texture. Ces peaux lainées, aux couleurs de plus en plus audacieuses, sont-elles amenées à devenir des pièces piliers du vestiaire masculin ? Le sherling n’est pas un nouvel arrivant sur les podiums, certes, mais la récurrence de ses apparitions et les nombreuses déclinaisons qui en sont faites témoignent d’un engouement durable pour cette thaumaturge matière.

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Mais on ne change pas une équipe qui gagne ! La recette rustique de la mode Burberry déballe ses matières cosy sans aucune retenue : après les énormes étoles de laine et cachemire pour cet hiver, ce seront cette fois-ci d’immenses capes à torsades ou à franges que l’on voudra nous mettre sur les épaules. Ces franges, par ailleurs très présentes sur le défilé tant sur le vêtement que le sac, seront l’élément marquant de cette collection A/H 2015 Prorsum par leur nombre… Pour ce qui est de l’effet de style, nous repasserons car en plus d’avoir été surexploitées par des décennies de style, les franges font viscéralement écho à des tenues au goût douteux…

Le tailoring facile de E.Tautz

Combien de maisons aux savoirs-faire ancestraux tentent, par l’embauche d’un audacieux directeur artistique, de faire une passerelle entre passé et présent/futur ?  La mise en valeur « contemporaine » voir avantgardiste d’un patrimoine sartorial séculaire est une tâche extrêmement ardue, que certaines marques comme Pringle of Scotland ou d’autres peinent terriblement à réaliser. Voilà pourquoi l’aisance de Patrick Grant est choquante.

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Sur-représenté (et pas toujours très bien), usurpé, massacré, le « tailoring » est aujourd’hui affiché sur tous les podiums masculins. Edward Tautz & Sons, dit E.Tautz fait partie de ce club fermé des vrais tailleurs masculins, avec la particularité de vouloir sortir d’une conception trop conservatrice du métier. Cette saison, l’amplitude exagérée des coupes va apporter une fraicheur sensationnelle au style du tailleur de Savile Row : les pantalons, en premier lieu, font flotter une flanelle souple et soyeuse comme personne. Patrick Grant fait le pari de déstructurer les silhouettes en conservant la perfection des coupes tailleurs. Juste génial.

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Plus que les pantalons encore, les manteaux et blousons vont enfler dans des proportions considérables. Malgré cette imposant effet de volume, remarquez avec quelle aisance les silhouettes se dessinent, notamment aux épaules dont les emmanchures tracent une courbe parfaite. Pour semer le trouble davantage, de nombreuses poches plaquées à rabat style militaire s’imposent sur les lainages anthracites en carreaux prince de galles. Un subtil équilibre entre références convenues au style british et affirmation d’une conception décomplexée et audacieuse de la mode masculine.

tautz3Les quelques silhouettes dépourvues de vestes ou de manteaux exacerbent davantage le contraste entre des hauts aux proportions plus raisonnables, comme cette chemise aux poches plaquées ou des pulls beaucoup plus basiques. En demeurant naturels, ces volumes valorisent en effet les pantalons taille haute beaucoup plus larges. L’inversion du modèle masculin en V (épaules valorisées, puis silhouettes cintrées et jambes sculptées) se fait extrêmement facilement et repose sur les matières lainées aux superbes textures.

Le naturel et l’aisance, nous le disions, avec laquelle Grant redéfinit les standards de la maison Tautz sont absolument incroyables. Il sait faire du vrai tailoring un terrain de jeu sans jamais en faire trop, sans jamais être inutilement ostentatoire. La finesse dans l’exagération des volumes : il fallait le faire ; bravo. Seul tout petit bémol : l’austérité un peu trop marquée des nuances de gris… Quelques teintes chaudes auraient été les bienvenues. Mais pas de quoi ébranler la maitrise fantastique de Patrick Grant pour E.Tautz.

Les interrogations de Craig Green

Après une collection été 2015 fracassante, Craig Green propose pour l’hiver un travail plus sobre, même si tout est relatif. Le nouveau chouchou des critiques essaie d’imposer une mode alternative, parfaitement intégrée aux climats sociétaux actuels. Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ?

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 Première chose frappante : l’absence de chaussures, les mannequins défilant en chaussettes. Leurs faces juvéniles et immaculées renforcent alors cette sensation de fragilité et de vulnérabilité. Les pulls over à encolure ras de cou portés sur un col de chemise dévoilent une peau blafarde, au niveau du plexus solaire, faisant douter du sens à donner à cette étonnante exposition. Allégeant un buste rigide et net, les pantalons amples flottent avec aisance, inspirant presque le confort d’une tenue « homewear »… et justifiant l’absence de chaussures !

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Rapidement, Craig Green prend le contrepied de la fragilité initiale du défilé en élançant sur le podium des silhouettes massives, agressives même. Superposant les couches, étoffant les épaules et parant chaque pièce de sangles flottant telles des tentacules, Green métamorphose ses garçonnets en animaux à l’esthétisme bien singulier. Plus de nuances ou de douceur : le rouge vif et le noir profond font vaciller les pupille, elles-même perdues devant tant de contradictions entre l’allure spectrale et apaisante de ces silhouettes et l’intensité dérangeante de leurs teintes. Dès lors, la collection et la mode de Craig Green battent de pulsations émotives fortes, le jeune designer livrant une vision torturée du monde qui l’entoure.  

CG1Achevant de jouer sur les paradoxes entre brutalité et douceur, quelques modèles s’imposent comme un compromis. Des mailles jersey tordues, étirées, et grossièrement cousues suggère la violence de la mode Green, mais pantalons et vestes flottants enveloppent avec légèreté et délicatesse ces cicatrices textiles. Rouge vif et noir toujours, mais aussi un blanc éclatant, immaculé et presque mystique, comme une apparition.

Sans parler véritablement de génie, ni même apprécier le style de la griffe Craig Green, il demeure intéressant d’en relever la signification. Nonobstant la dimension quasi minimaliste de certaines pièces, et en dépit de la tension intrinsèque à cette collection, toutes sont étonnamment lourdes de sens, et lourdes aussi de poésie. Craig Green dépeint sa réalité, celle d’une société morose, tiraillée entre ses faiblesses, ses forces, en un mot : ses contradictions.

Alors, bonne ou mauvaise chose de retranscrire la morosité quasi morbide du climat sociétal actuel ? La question se pose car la mode est censée « faire rêver », et extraire ceux qui l’aiment de réalités parfois tristes, même s’il semble que la cocaïne et le cynisme aient remplacé les rêves. Heureusement, Green adoucit la réalité plus qu’il ne l’acidifie grâce à la saine innocence de sa démarche…

L’arrivée douteuse de Coach.

Coach, ce fabricant américain d’accessoires haut de gamme, tente une incursion dans le monde du PAP avec sa première présentation de collection masculine. C’est toujours un « évènement » de voir une marque aussi puissante se lancer sur un autre segment que celui de son coeur de métier. La question : vêtements haut de gamme ou pièces de luxe ?

coach1Surprise ! Du sherling, partout ! Coach ne se trompe pas et semble avoir très rapidement pris le wagon de la tendance massive des peaux lainées, en n’y allant pas de main morte. De nombreux manteaux jouent ainsi sur la dualité des textures entre le cuir lisse et la fourrure dense. La silhouette se retrouve très chargée, et mieux vaut avoir un minimum d’épaules pour supporter ces très lourdes pièces. La réalisation semble correcte, bien que nous eussions davantage apprécié des cuirs lisses (agneau) un peu moins « froids » en apparence.

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Pour faire comme les autres, le print fait aussi une apparition sous forme de motif camouflage et animalier. Diaboliquement original, n’est-il pas ? Chemise hybride, blouson en tweed ou parka en laine, cuir à la doublure imprimée : ces pièces casual s’annonce très faciles à porter grâce à une palette de couleurs relativement neutres et à des coupes très communes. Trop ? Evidemment les sacs sont ultra représentés, que ce soit les cabas, besaces ou sacs à dos, toujours dans des cuirs sombres.

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La tendance de fond « sportwear » n’est pas non plus oubliée, mais les varsity jackets se révèlent plus audacieuses que tout le reste de la collection. Un superbe drap couleur chaux s’accommode de manches à coupe raglan en cuir, tandis que sur un autre modèle le buste est fourrure quand les manches -toujours raglan- sont en molleton. Ajoutées aux pantalons à plis marqué, ces vestes dessinent de bien jolies silhouettes, urbaines tout en étant cosy et -d’apparence- luxueuses.

Mais Coach ne convainc pas vraiment. Quelques belles matières, et une fabrication en apparence bonne, mais rien de plus. A retenir que chaque pièce est plutôt belle et portable, mais aucune identité particulière ne se dégage de ce travail au regard de ce qui l’on voit déjà depuis plusieurs saisons sur les podiums. Une prochaine fois peut être…

L’impressionnant savoir-faire de KTZ

Diable ! D’où provient donc l’impressionnant savoir-faire de KTZ ? La vue de tenues aussi sophistiquées et aussi ouvragées interroge autant qu’elle impressionne : parmi ses pairs ayant « récemment » (2003) créé son label, il est seul à faire preuve d’une telle virtuosité.

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 D’abord il y a ces tenues très colorées, composées de multiples carrés de couleurs semblables à une mosaïque vestimentaire. On se trouve face à ce que l’on pourrait nommer « pixels sartoriaux », ces centaines de cubes géométriques étant bien les pixels de visages ainsi représentés. La vivacité de leur rouge, blanc et bleu redéfini complètement les silhouettes composées de blousons zippés et à enfiler. L’effet visuel est extrêmement intéressant, et rendrait presque obsolètes les figures représentées par Christopher Kane. En tout cas, en terme de technicité, il n’y a pas photo entre les deux créateurs !

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Le défilé enchaine sur une série de pièces en fourrures, ramenant à l’ADN foncièrement tribal de la marque. Beaucoup plus agressives en dépit du flottement aérien de la fourrure, ces inquiétantes silhouettes révèlent de somptueuses découpes et un assemblage exceptionnel d’empiècements. La matière, par nature floue, acquiert une netteté renversante et construit des motifs primaires, tels des empreintes de mains ou des figures semblables à des frises. Là encore, des designs puissants, imposants, agressifs, prodigieusement portés par une réalisation sans faille.

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Je n’oublie pas les chapeaux melons, loins d’être accessoires finalement, puisqu’ils incarnent la vision qu’a le designer macédonien de l’Angleterre, à travers le film Orange Mécanique, selon ses propres mots. Les capes, pardessus et blousons à la textures caoutchouteuse font vivre mieux que tout le reste de la collection ce cliché de gentlemen british… Pourquoi, ou plutôt comment est-il possible que des zips grossiers, des silhouettes massives et des matières si dures parviennent à suggérer avec autant de crédibilité l’élégance britannique ? Les chapeaux ne sont pas les seuls ingrédients de cette formule magique détonnante, il faut alors se rendre à l’évidence : Marjan Pejoski a du talent, de l’audace et se donne les moyens matériels de réaliser ses inspirations. Bravo !

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