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Fashion Week de Milan A/H 2014-2015

Fashion Week de Milan A/H 2014-2015
Romain Rousseau

Les italiens ont une vision de la mode sans pareil, et c’est chaque saison un véritable plaisir de découvrir leur travail. Ils ne font jamais dans la demi-mesure et déchainent les passions, portant à nos yeux une véritable liturgie : c’est l’Italie, c’est la famille. Quand Versace continue de péter les plombs, Pilati fait figure d’excellent élève méritant la mention, et Etro bouleverse carrément en mettant à l’honneur les faiseurs-tailleurs de la Maison familiale. Passion, excès et virtuosité légendaire : la fashion week de Milan Automne Hiver 2015, par Modissimo.

Bottega Veneta

bottega 1Depuis plus de 10 ans que Maier est à la tête de la direction artistique de Bottega Veneta, on peut dire qu’il est le gardien du style de la maison, décontracté tout en restant très chic. L’hiver 2014 l’a cependant un peu embrouillé apparemment : l’impression restante est celle d’une collection « fouillis » voire brouillonne. Toujours une belle qualité et de beaux tissus ou cuirs, mais en terme de style il est difficile de se repérer. L’esprit est très casual, ce qui ne justifie pas des coupes apparaissant trop approximatives (volontairement ou non), en particulier au niveau d’épaules tombantes ou de bustes amples trop marqués par les plis. Les bords côtelés oversize de certains blousons en cuir auraient pu être intéressants si le créateur n’avait pas décider de laisser la matière « blouser » par dessus, ce qui n’est esthétiquement pas très élégant. Les couleurs, elles aussi, ne sont pas très enthousiasmantes, avec ces verts manquant cruellement de lumière, résumant un autre aspect regrettable de cette collection…tout y est terne et triste. Enfin, des imprimés losanges et prince de galles arrivent comme des cheveux sur la soupe, sans aucune valeur ajoutée, et même de façon incongrue. Les mailles, les peaux et les accessoires restent de bonne facture, pas de doute de ce côté là : la Maison Bottega Veneta est connue pour le savoir faire de ses manufactures qu’ils ont su maintenir sans faillir. Mais la collection ne donne simplement pas envie, avec ses pièces à la fois trop audacieuses ou pas assez. La saison estivale sera, sans aucun doute, meilleure pour ce créateur dont le talent reste incontestable !

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Brioni

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Voilà bien un label décidé à sortir d’une image trop sage, trop classique. Tout est question d‘équilibre bien entendu, car le risque commercial serait immense à vouloir passer de costumes croisés noirs à des blousons en satin imprimé. Alors Mullane a tout naturellement décidé de faire les deux pour n’offenser personne, et cela fonctionne bien. Les coupes sont toujours d’une précision chirurgicale, et les matières d’une finesse remarquable : l’alchimie Brioni fonctionnera indéfiniment tant que ces deux ingrédients seront préparés ensembles. Côté déviance stylistique, on peut tout d’abord s’arrêter sur des costumes aux superbes vestes kimonos, simplement fermées par ceinturage. La silhouette proposée ainsi est d’un raffinement sans pareil, extrêmement lisse et servie par un motif quadrillé nuancé de couleurs sombres. Typiquement ce que l’on aime : de l’audace et un design original, conçu cependant pour être porté facilement. Les baseball jackets que nous évoquions se démarquent et sont connotées mode de rue : malgré un satin de soie dans les tons gris acier et marron chocolat, les oiseaux imprimés et le design transpirent la décontraction. La concurrence s’avère cependant insupportable face à un par dessus en crocodile mât, saisissant de simplicité, mais presque aphrodisiaque par la beauté de sa matière. Ce genre de pièce, produit seulement en quelques très rares exemplaires, dispose d’une âme vraiment unique capable de provoquer ce que l’on pourrait appeler « l’émotion du beau ». Couleurs sombres, matières et coupes ravissent une fois de plus, confirmant s’il en était le besoin la place monumentale qu’occupe Brioni dans le monde du tailoring.

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Dolce & Gabbana

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Le carnaval continue dans les ateliers des deux italiens. Ceux qui aiment la théâtralisation du vêtement profitent depuis des années d’un style absolument unique servi, il faut dire, par une utilisation très audacieuse de matières et d’imprimés. Nous sommes toujours en Sicile, mais heureusement, au moins pour cette fois, ça ne se voit presque pas ! Ce à quoi tout le monde a pensé, y compris Tim Blanks ? Game of Thrones ! Les armures, les gravures royales et les lourdes couronnes sont les symboles d’une lointaine époque médiévale n’ayant pourtant pas marqué le monde de la mode. Il fallait oser s’attaquer aux rois et princes guerriers de cette époque torturée, Dolce & Gabbana l’ont fait. Parmi les pièces les plus spectaculaires, certaines confirment le retour du velours sous toutes ses formes, ici imprimés de détails architecturaux (colonnes d’églises, rosaces romanes…). D’autres mettent à l’honneur les broderies, réalisées par exemple sur un pull oversize en fourrure argentée, et même sans aimer la matière le résultat est remarquable. Mais que seraient des guerriers sans armures ? Rien, de la même façon que Stefano & Domenico ne seraient pas s’il n’y avait sur leurs podiums cette exubérance outrancière chimiquement pure. D’énormes mailles très larges aux centres desquelles sont cousus de gros cristaux réinventent avec Luxe et technicité les côtes de mailles métalliques ayant rejoint les musées, depuis fort longtemps. Voilà les modèles parés d’une armure protégeant à coup sûr de la morosité ! Idem pour les casques en maille de métal revisités ici en laine tricotée et brodée. Pour finir, tout cela est bien enthousiasmant. Comprenons-nous bien : l’idée de porter cela ne réjouirait pas grand monde, en revanche la mise en scène et l’immersion totale dans une époque si lointaine amusent beaucoup. Et s’il fallait résumer le travail de la marque, le mot « divertissement » serait approprié. Ce qui n’empêche pas une immense technicité du travail accompli, ce que nous saluons avec admiration.

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Ermenegildo Zegna

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Il n’en n’est qu’à ses débuts. S’approprier les codes d’une maison pour se glisser dans un costume cousu depuis des années par une multitude de designers et d’artisans n’est pas une mince affaire. Si son successeur chez Yves Saint Laurent préfère tout saccager pour tout reconstruire à sa gloire et à son image, Stefano Pilati, lui, se prête à cet exercice périlleux d’adaptation artistique, incontournable au vu des savoir-faire uniques développés par Zegna notamment en matière de tailoring. Il les exploite ces talents, de manière tout à fait honnête à en juger par les innombrables costumes, remarquables par leur coupe droite au niveau de la jambe, et vraiment moderne. La marque excelle dans cette thématique du vestiaire urbain, habillant grand nombre de « working boys » de Milan à New York, en passant par Tokyo. Qualité des coupes et  matières irréprochable élèvent au rang de (vrais) vêtements de Luxe ces complets 3 pièces bleu marine ou à carreaux pleins, ces manteaux longs double face dont le gris en intérieur illumine un anthracite profond, ou encore cette merveilleuse cape Camel dont la brillance crie cachemire ! et soie ! Les bottines très imposantes contrecarrent par leur dureté la douceur très douillette de la collection, amenant avec elles une petite décontraction de biker smart bien agréable. Aucun doute, Pilati intègre les codes Zegna avec l’humilité d’un nouveau venu. Néanmoins, on est en droit d’espérer un petit peu plus. On voit au travers de quelques cous drappés de longues écharpes rentrées dans le pull ou de ces revers de cols, que le designer se permet petit à petit quelques fantaisies. Mais on aimerait qu’il y en ait un peu plus…histoire de rafraichir un peu l’esprit des cette griffe masculine, à l’image de ce qui a été fait chez Ferragamo, aussi ancrée dans un style très citadin. A chaque jour suffisant sa peine, Pilati se sort avec brio de cette trempe de designers timides prisonniers des codes imposés par leurs prédécesseurs.

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Etro

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Magnifique, rare moment d’émotion chez Etro célébrant l’artisanat. Car le Luxe, c’est avant tout une histoire d’hommes et de femmes mêlant passion et excellence dans des proportions démentielles. Beaucoup tentent de les remplacer par une main d’oeuvre moins chère, dans une logique purement mercantile, sans se rendre compte des conséquences que cela peut avoir, comme la disparition de certains savoirs-faire ou simplement la terrible baisse des standards de qualité. Il a fallu des années voire des siècles pour créer, et tous ceux qui ont participé à la constitution des connaissances fondatrices ne travaillaient pas avec un objectif de rentabilité, de rationalisation des processus de production et de réduction des coûts… et il n’en serait rien sorti, car c’est de temps, de patience et surtout d’amour du travail bien fait qu’il est question ici (que nous sommes loin de chez Prada…). Cette vision des choses, parfaitement assumée, repose sur le respect sans limite et l’émerveillement suscités par le travail de ces faiseurs de rêves. Mètres autour du cou, ils sont les gardiens de connaissances accumulées au fil des années, ce que Keane Etro a souhaité mettre en valeur. Ils ont défilé, humblement, aux côtés de mannequins dont les manteaux et costumes laissent apparaitre les lignes de coutures blanches, symboles de la construction du vêtement et du bespoke. Et ils sont beaux, ils sont magnifiques ces maitres tailleurs, émus d’être célébrés, avec une fierté et une humilité incroyablement touchantes. Il faudrait bien sûr évoquer la collection, avec ses couleurs joyeuses et son côté dandy décalé, mais pourtant la présence des artisans est tellement rare que l’on a juste envie de ne retenir qu’eux. Pour ce que cela vaut, merci à eux, ces italiens, ces britanniques, ces français… Ce sont tout simplement ces personnes qui éveillent la passion pour la mode masculine d’un petit blogueur… 

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Giorgio Armani

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Comme à son habitude, l’illustre couturier Italien a présenté une collection extrêmement riche. Si les 80% des produits portant son nom sont simplement aberrants en termes de qualité et de design, la 1ère ligne ne manque généralement pas d’intérêt et s’inscrit déjà plus dans une conception acceptable de luxe. La patte de ce baron de la mode masculine est reconnaissable à travers sa capacité à concevoir ses pièces fétiches (chemises à col tunisien, vestes en laine boutonnées…) selon une inspiration très lisible. La palette sombre et très naturelle (nuances de gris, de beiges, de bleus marine et de vert d’eau…) les matières épaisses et les multiples vestons évoquent pour Armani un homme toujours très mystérieux, carrément rétro et en même temps actuel dans notre morosité ambiante. Les petits cols hauts des vestes et blazers s’inscrivent dans la continuité de ce que l’on voit depuis plusieurs saisons sur ses podiums, accompagnés toujours de ces toiles très travaillées, aux couleurs nuancées selon les types de mailles. Mais la star est bel et bien le veston : il est intégré à presque tous les looks, systématiquement croisé, ses sévères rangées de boutons apportant une touche très masculine et puissante. Apanage non exclusif mais récurrent du costume qu’il complète en guise de 3ème pièce, il se fond ici dans toutes sortes de tenues, décontractées ou plus formelles, toujours à la perfection il faut bien le dire. Il apporte cette touche élégante dont on apprécie la discrétion, caché sous la veste, et la praticité car oui, il tient chaud quand la chemise ne suffit pas. Mais parlons-en des chemises justement. Nous le disions, Armani aime en placer partout : cols italiens (assez petits), cols milanais, cols mao, cols officiers… Là encore la discrétion est de mise, sans aucune exubérance mais toujours dans des tissus magnifiques.  Les pantalons à plis sont, eux, très reconnaissables à leur coupe près de la jambe, mais pour garder leur aspect plié et conserver cette ligne, ils ont été surpiqués. Enfin, remarquons la présence de cette matière infiltrant de façon notoire les collections des grandes maisons : le velours. Véritable retour d’un tissu oublié ? Ou bien récupération maladroite de designers à court d’idée ? Difficile à dire. Côtelé ou non, le velours reste tout de même assez archaïque, et il faudrait du temps et du courage pour que son retour soit durable. Ainsi en est-il avec Giorgio Armani : il faudrait des heures d’inspection minutieuse pour cerner complètement ces si nombreux modèles, gardant tous une part de secret. Cette ambiance se retrouve d’ailleurs dans ses boutiques dont le noir profond des murs laqués et la pénombre particulière nous enveloppent délicieusement. Nous n’en n’attendions pas moins.

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Gucci

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Frida Giannini est constante dans l’excellence…

Comme beaucoup, nous avons bien sûr dressé certains constats. Gucci a succombé d’une façon dramatique et presque fatale à une « démocratisation » monstrueuse de son nom par le biais des accessoires ou chaussures bardés de logos. C’est une grossière erreur pour les passionnés de mode et de Luxe, c’est un coup de génie ayant généré une croissance à 2 chiffres sur plusieurs années consécutives pour les actionnaires du groupe. Mais un retour en arrière s’opère très nettement, nous ramenant directement à la toute première phrase. La designer italienne fait murir depuis de nombreuses années le concept d’un dandy italien, mais dans le vrai sens du terme. En effet ces derniers temps, le mot « dandy » fleurit à tout va, certains nous laissant croire qu’il suffit d’une veste croisée ou d’un nœud papillon pour en être : balivernes ! Il ne s’agit là que d’une mode mainstream comme une autre, qui passera si tôt qu’elle est apparue. Le dandysme de Gucci est bien plus authentique d’abord parce qu’il est reconnaissable entre mille : les pantalons cigarette 7/8ème, les derby en goodyear bien cirées, les lunettes aux verres fumés, et surtout une attitude mêlant force et nonchalance… L’exercice est bien rodé, la précision et la netteté époustouflantes de la fabrication insufflant ce flegme si particulier tout droit venu du UK. Les couleurs sourdes et naturelles s’appuient sur la qualité des matières pour se faire remarquer, et notamment les cuirs, à tomber, dans une perfection surréaliste. Voici les ingrédients indissociables de la figure du VRAI dandy, relativement intemporel, intrinsèquement raffiné mais puissamment affirmé. Gucci compte donc parmi ces très rares marques qui ont la chance de pouvoir être identifiables immédiatement sans pour autant se répéter. Histoire de varier les plaisirs, la fin du défilé se fait intégralement en noir, dans un esprit rock pourtant lisse et sage. Le cuir est alors omni présent, que ce soit en pantalon ou en détails sur les vestes et manteaux double face dont les cols rabattus découvrent ces jolis agneaux plongés. C’est finalement une belle démonstration de ce que l’on demande : belles matières et coupes impeccables, style affirmé et racé sans tomber dans l’excès du déguisement !

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Neil Barrett

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Il aurait pu être géomètre ou architecte : Neil Barrett est un pur « constructionniste ». Une fois n’est pas coutume, l’hiver 2014 2015 voit des silhouettes beaucoup plus simples, comme un retour aux bases du vestiaire masculin, opéré principalement par les manteaux. Nous en avions vu énormément sur les podiums en janvier dernier, Barett continue sur cette lancée en plébiscitant un prototype arrêté au dessus du genou, et souvent ceinturé. Au niveau des matières, les classiques draps de laine se font un peu bousculer par le cuir qui monopolise l’attention. On pense en particulier à un modèle dont la partie supérieure affiche une peau légèrement brillante au grain fin et extrêmement régulier, pour finir en bas en cuir suédé à l’aspect velours incomparable. Les nuances de couleurs fauve et noir teintent la pièce d’une manière artisanale, duo par ailleurs utilisé sur de nombreux autres modèles. Pour trancher et faire honneur à son don pour les imprimés graphiques, Neil Barrett a dessiné des éclairs sur des sweats et des blousons, ces zigzags blanc prenant subitement une dimension comique dans cette atmosphère très sérieuse. Il est en tout cas imperturbable et affiche une constance dans son style inspirant le respect. Il ne peut se targuer de la notoriété qu’affichent certains de ses homologues, mais jamais les « connaisseurs » n’ont remis en cause le style de ce designer, jadis passé par Gucci ou Prada qui lui doivent tant. Pour achever ce purisme dans le design, il affirme fièrement avoir choisit l’Italie, l’un des seuls pays lui permettant la réalisation impeccable dont ses créations ont un besoin vital. Positif sur toute la ligne.

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Prada

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Des livres ou films tels que Le Diable s’habille en Prada font une publicité extraordinaire à une marque, la plaçant comme fournisseur officiel d’un royaume aussi fantasmagorique que redoutable. Ainsi, au delà du rationnel, ceux qui portent, porteront ou aimeraient porter du Prada en sont certains : posséder un accessoire ou un vêtement griffé du triangle de métal ou des 5 lettres enflées est le passeport pour une élite de modeux pure race. Pourquoi cette maison plus qu’une autre ? Sans doute parce que Miuccia a su alambiquer le style de ses collections jusqu’à le rendre assez peu accessible. La directrice artistique est particulièrement snob, et s’enhardie d’une répugnance certaine à l’égard de tout ce qui pourrait faire baisser sa marque en gamme, comme les soldes par exemple. Elle est aussi la reine imperturbable d’un style décalé et étrange, mais jugez plutôt.

Cette saison encore, la mode selon Mme Prada vient du passé et se perd dans le présent, ressortant des camels, verts canards ou violets d’un autre temps. Les coupes sont amples que ce soit au niveau des pantalons à plis, des vestes en coton épais ou même des pardessus. Des lames de soies colorées habillent les cous d’une touche bourgeoise et féminine plutôt habile, constituant LE détail punchy de ce vestiaire. Un retour aux sources est opéré à l’apparition de combinaisons matelassées en nylon, matière ô combien emblématique ayant véritablement marqué la nouvelle ère Prada que nous connaissons aujourd’hui. De la fourrure, enfin, est ajoutée par touches sans que l’on puisse vraiment rationaliser son utilisation, mais après tout, depuis quand la mode devrait elle être rationnelle ?  Prada est l’exemple parfait pour souligner les limites de cette dernière question. Le spectacle offert chaque saison rend la marque vraiment désirable…à condition, comme nous l’explique Dana Thomas dans son ouvrage de référence Luxe&Co, comment les marques ont tué le luxe, de ne pas être toujours regardant sur la qualité : voici la limite. En quelques lignes, elle dresse un constat sans appel, preuves à l’appui, commençant par évoquer une robe à 2000$ dont la « qualité couture » lui « durera toute la vie », c’était en 1992. « Dix ans plus tard, je me suis offert un pantacourt en fine popeline de coton, toujours chez Prada, pour 500 dollars. Je l’ai enfilé délicatement et mon pied a arraché l’ourlet. J’ai mis ma main dans la poche et la couture s’est déchirée. Je me suis accroupie pour prendre mon bébé de deux ans et le derrière s’est ouvert. Je portais ce pantalon depuis moins de dix minutes et il partait littéralement en morceaux. Quand j’ai évoqué ce problème avec un ancien assistant de Prada, il me répondit : « C’est le fil. Il est meilleur marché et casse plus facilement ». Lorsqu’à mon tour j’évoque avec surprise le made in China de polos en coton piqué à plus de 200€ (jusqu’à 300), ne justifiant plus à mon sens un tel prix, voici le discours qui m’est servi par un vendeur visiblement embarrassé : « Prada est bien plus une maison de Mode qu’une maison de Luxe ». Soit, le défilé que l’on vient de voir corrobore cette version… sauf que les prix restent, eux, deluxe ! Ce décalage entre la « magie », l’incroyable univers construit par une designer de grand talent, et la réalité ultra mercantile excessive du produit nous interroge. Alors certes, « Les choses ont changé », la journaliste américaine le montre grâce à une étude monumentale mais combien de temps la Prada Family pourra-t-elle encore continuer à jouer la savante bêcheuse dans ce contexte ?

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Roberto Cavalli

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Nous nous sommes inquiétés depuis quelques saisons de voir de nombreuses marques disparaître des podiums. Roberto Cavalli rassure, opérant un virage à 180° en relançant les défilés masculins, avec un mot d’ordre : évolution. Dans la place qu’il accorde à l’homme, tout d’abord. En effet, un proche du designer m’a confié qu’il « prend la ligne masculine beaucoup plus au sérieux », grâce notamment aux bons chiffres des collections masculines. Roberto Cavalli en tire les conséquences : « il va aussi reprendre la main sur le design des collections homme, même si son fils Daniele va rester impliqué ainsi qu’Eva, son épouse ». La famille. Oui, il revient.

Ce qui fait la réputation de la Maison est toujours présent, à savoir une palette de matières plus luxueuses les unes que les autres, en tête desquelles les cuirs : plongés, exotiques, lainés… Et si certaines peaux sont exploitées sans fioritures, d’autres offrent un spectacle magnifique, à l’image de pantalons ou vestes en agneau gaufré et surpiqué d’un motif zèbré passé au kaléidoscope. Une finesse d’exécution vraiment délicieuse à regarder. Les imprimés animaliers, bien que présents, se font plus rares au profit d’autres plus graphiques, plus abstraits, marquant une autre évolution majeure du style Cavalli. Evidemment les tâches de léopards ou les zébrures font sourire pour leur ténacité, mais le rapport à la nature est finalement beaucoup plus brut ici, quitte à délaisser un peu ce côté si glamour entretenu sur ces podiums depuis si longtemps. Sans aller jusqu’à nous amener dans le « dark », Roberto a néanmoins proposé des silhouettes plus intimistes bardées de motifs intrigants, à l’image d’un châle long ceinturé incrusté traces rouges vifs tels un camouflage torturé. Le velours utilisé en duo avec une flanelle brillante pare un manteau noir d’une jolie profondeur, tandis qu’un autre gilet, noir lui aussi, est tricoté de cuir et fermé à la façon d’un kimono, somptueuse décontraction. Les chaussures, enfin, sont plus massives que d’habitude, avec des liserés de cuir tressé sur le contour, lui même souligné par de petits clous. Anoblissant un produit pour l’attention qu’ils nécessitent, ce genre de détails sont présents sur la moindre pièce Cavalli, qu’il s’agisse d’une fermeture travaillée, d’empiècements de cuir sur des jeans ou simplement de belles doublures imprimées façon jacquard (jusque dans les poches).

C’est précisément pour cette raison que Cavalli n’a jamais déçu. Bien sûr, oh oui bien sûr une chemise de soie full python nous amuse par son côté bling bling ! Mais le créateur florentin a cette qualité rare d’être toujours resté sincère et honnête avec ses clients : en ce sens on pourrait dire qu’il est pragmatique – d’autres diraient que son travail est commercial. Il suffit de vous rendre dans une boutique pour constater qu’aucune matière n’est jamais laissée au hasard et que la fabrication italienne ne fait que servir l’image haut de gamme que l’on peut s’en faire. Le contraste avec le cas Prada, que nous évoquions, est très intéressant. De façon certaine, Roberto Cavalli ne s’inscrit pas dans une démarche aussi cérébrale que Miuccia Prada et assume un certain excès surtout sur la mode femme. Mais il ne triche jamais, et ses produits sont incontestablement dignes en tous points d’une conception exigeante du mot « Luxe », symbolisant à lui seul une mode à l’italienne, reposant avant tout sur des ateliers et des savoirs-faire plutôt que par un design difficilement intelligible.

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Salvatore Ferragamo 

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Le thème du sportwear s’évanouit aussi violemment qu’il s’impose chez Ferragamo, la présentation de la collection Hiver tranchant en tout point avec celle de cet été. D’abord les couleurs se déclinent à l’infini, du bleu nuit tonique aux rouges enivrants, en passant par le beige, le noir et le marron : pas de demi mesure cette saison, la sophistication étant de mise. Et cette complexité n’est rien comparée à celle des matières, très variées, ne demandant qu’à être touchées. Flanelles, draps de cachemire, tricots fin ou doux comme de l’angora, soieries, popelines… Liste non exhaustive ! Certaines pièces vont même jusqu’à cumuler plusieurs textures différentes dans des colorblockings, pas forcément évidents à associer cela dit. Les plus belles, selon mon avis de passionné totalement partial, ce sont les cuirs. Nous avons tous pu constater quelle « âme » se dégage de cette matière si noble, inversement proportionnelle aux traitements que la peau a reçu d’ailleurs… c’est ainsi que les plongés (agneau, veau…) travaillés soit en détails (revers, doublures, tranches…) soit en blousons entiers révèlent à la lumière toute la finesse de leur grain que là encore on rêverait de toucher. Le suédé chocolat est paré d’un aspect velours insolent, et ce cuir de poulain rasé, taillé en une veste très simple mais extrêmement « puissante », du fait de la dureté de la peau. Les coupes, pour finir, se distinguent elles-aussi en deux points. D’abord l’esprit du spencer déteint sur de nombreuses vestes particulièrement courtes, voir carrément abruptes. D’autre part le nombre de ceintures est assez impressionnant : elles cintrent des vestes flirtant avec l’esprit de sahariennes, mais on les trouve aussi sur des manteaux et même sur des cardigans. Saluons-en l’usage pour la simplicité avec laquelle ces sangles élancent et structurent une silhouette : ce sont, ici, de véritables « cartouches d’élégances » amovibles. En résumé… il est impossible de résumer une collection si riche et si aboutie. Chaque look a une identité propre, et finalement le seul point commun entre tous est probablement le Luxe des matières, la précision de l’exécution et leur concepteur, Massimiliano Giornetti, vrai créateur de talent.

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Versace

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Versace n’en finit plus de se complaire dans un schéma que nous évoquons avec dépit depuis plusieurs saisons. Après une collection été 2014 plus sage quoique toujours racée, l’Hiver 2015 intervient comme un coup de massue et un retour aux « dérives » de Donatella. Les vrombissements de moteurs en ouverture du show ont infusé quelques secondes l’espoir de retrouver l’équilibre exceptionnel de la collection hiver 2010/2011, dans laquelle l’audace était magistralement maitrisée, la meilleure que la marque n’ait jamais proposée. Mais il n’en n’est rien, et les fers équestres, étoiles de shérif et cactus en perles brodées sur des blousons ou des vestes nous ramènent violemment à la réalité. Le loubard de Versace aimes les virées en Harley et assume le style d’un texan qui aurait été relooké par Britney Spears…explosif ! La vulgarité caractérise certaines pièces trop brillantes, trop cloutées, mais ne suffit plus lorsqu’apparaissent sur le podium les chaps de cuir. Ces pantalons destinés aux cow boys découvrent les entrejambes de ces pauvres mannequins, étriqués dans des slips – ou pour dire les choses clairement, des « moule-bites » trop petits – à imprimés Paisley façon bandana. Notez au passage l’expression des victimes qui les portent, sans doute un peu gênés de se retrouver ainsi dénudés par le vêtement : il fallait le faire. Une telle obscénité, destinée à mettre en avant la récente ligne de sous-vêtements, doit être traumatisante voire proche, à en juger les sourires du 1er rang, de l’humiliation en place publique. Et la blonde peroxydée semble s’en amuser, affirmant hilare qu’ « il y a une clientèle jeune pour acheter ça »… A part le designer des boutiques de Luxe Peter Marino, on ne voit pas bien qui ! Les mots sont crus, mais clairement la débauche aveuglante de cette collection est navrante. C’est un style et un choix artistique assumé, certes. Comme d’habitude, nous devons néanmoins rendre hommage aux ateliers de la Maison : la regrettable pornographie vestimentaire de Versace n’empêche toujours pas les petites mains de réaliser un travail absolument exceptionnel, à l’image de la collection Atelier (Haute Couture) présentée récemment. Les clous, les peaux, les broderies, les coupes : tout est, une fois de plus, impeccable et place la marque à la Medusa au sommet de sa virtuosité. Nous attendons avec impatience des signes comme ceux émis pour la collection été 2014, montrant que Versace n’a pas totalement perdu la raison.

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Commentaires

  1. La mode italienne, passant par le plus extravagant au plus génial. J’aime bien!

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