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Comment j’ai tué Karl Lagerfeld

Comment j’ai tué Karl Lagerfeld
Antoine

Aujourd’hui, un article un peu particulier : une nouvelle.
Cette fiction est librement inspirée des nouvelles du talentueux Nicolas Bedos pour L’Officiel. Bien entendu, toute ressemblance quelconque avec une personne existante ou ayant existé est purement fortuite.

Tout jeunot déjà, je savais que j’étais beau. En tout cas plus beau que la majeure partie de la population.

Il m’est très tôt apparu, dans le miroir de mon adolescence, que cet avantage précieux dont j’avais été gratifié par une nature inconséquente des hérédités génétiques, me permettrait de gravir les barreaux d’une échelle sociale vertigineuse. C’est à 13 ans que, poussé par mon enthousiasme et des mains maternelles arrangeantes, je suis pour la première fois rentré dans le monde du mannequinat et de l’apparence pure.

Jusqu’à ma majorité pourtant, j’ai mené une existence normale, tout juste ballotée par quelques photos La Redoute, au milieu de mes petits camarades jaloux et médiocres. Biberonné aux magazines de mode par ma serial shoppeuse de mère depuis ma plus tendre enfance, ce monde inouï empli de soieries me fascinait. J’ai envisagé les écoles de mode, et autres formations pour laborantins du stylisme, mais au vu des statistiques d’échec effrayantes et du nombre inconsidéré de jeunes rêveurs quémandant la même chose que moi, l’idée d’un parcours moins balisé m’apparut judicieuse. J’ai alors décidé de faire de ce qui n’était jusque-là qu’un simple gagne-pain, mon véritable métier. Il faut dire que ma beauté était à l’apogée de son paroxysme (pour ne pas dire plus) et les propositions pleuvaient comme vache qui pisse. Au sortir de l’école, les portes du Valhalla s’ouvrèrent à moi. J’ai entrepris une carrière de randonneur sur papier glacé, étrennant les podiums divers et variés des constellations du style.
Il ne faut pas croire les interviews, où de grands écervelés racontent dans un mauvais anglais qu’il faut « work hard to achieve your goal », le mannequinat, c’est de la blague, on fout rien, on s’empiffre, non pas de nourriture, c’est vrai, mais d’argent certainement. Mon arrivisme me permit de gagner en un mois de besogne plusieurs fois le salaire annuel de mes banals parents assujétis à la fonction publique.

Dans cette joyeuse vie malsaine rythmée par des soirées trop arrosées au Cristal Roederer, au milieu d’une superficialité sans nom, mais aux visages harmonieux, la gageure n’était pas si dure.
Il faut dire que ces pauvres cruches et bellâtres ont été enfermés aux prémices de leur adolescence, dans des vêtements trop étriqués, trop chers, sous des lumières trop fortes, pour que leur esprit puisse croître correctement.  Enfin, je parle d’  « eux » puisque je ne me sens pas concerné, ma scolarité ayant toujours été pour moi une attache au réel, une façon de me distancer de toutes ces fioritures, aussi agréables soient-elles, pour un esprit supérieurement intelligent comme le mien.
Et puis si j’aimais tant ce monde plein de paillettes et de vacuité, c’est aussi parce que je suis féru de modisme, de stylisme, d’avant-gardisme. Nulle trace d’un intérêt quelconque pour les runways ou les mannequins anorexiques, quoique, mais plutôt pour ce que ces cintres organiques portent sur leurs frêles épaules. Je voulais en être le démiurge. 
Alors bien sûr, quand on est emporté dans le tourbillon fulgurant d’une successful carrière de ce genre, il est inopiné, que dis-je, déplacé et malvenu, de s’intéresser à l’envers du décor. Pourtant, toutes ces petites mains picrocholines qui s’acharnent avec hargne sur d’obèses robes à des millions excitaient mon intérêt. Pendant les préparations, en lieu et place du sempiternel iPhone collé aux mains et aux oreilles de mes confrères bouchés, je regardais avec intérêt cette usine à gaz gigantesque, fonctionner sur ses gonds bien huilés, et accoucher d’un défilé monstrueux et magnifique.
Alors m’armant de courage, entre deux cuites et deux shootings, je jouais de l’aiguille, et m’essayais à mon métier futur, créateur. Il faudrait forcément passer par ces mammouths de l’industrie, ces indicateurs météo des tendances, qui font la pluie et le beau temps d’une main distraite de directeur-artistique. Mais très vite, mon talent inné signerait un plus grand œuvre. Mon nom ornerait de sublimes créations aux prix exorbitants, avec pignon sur les plus prestigieuses avenues du monde.
C’est dans les backstages d’un défilé Chanel, à 19 ans, que j’ai rencontré pour la première fois l’empereur divin, le despote qui régnait sur cette monarchie absolue de la mode. Une figure légendaire à laquelle je vouais une passion névrotique, point tant pour l’homme, mais plutôt pour ce qu’il pouvait m’apporter.
Juché sur ses verres fumés, il n’avait que faire de la foule océanique de gourgandins et de flagorneurs contemplatifs qui l’entourait. Superbe dans son carcan vestimentaire, il marchait tel un roi victorieux dans un pays conquis. Entouré de son staff suintant, il me regarda, et je devinais une envie, une curiosité derrière ces sombres protections. Mon visage parfait ne serait qu’une amorce, l’ornière d’un chemin tout tracé et implacable qui se scella à cet instant par une modeste poignée de main bonhomme.
Comme tout esthète maudit de lui-même, ce vieil homme avait une faiblesse bien particulière, soigneusement cachée dernière des shampoings secs et des cols montants. La pauvre diva fondait devant la Beauté, elle lui faisait perdre tout sens commun.
Et c’est ainsi que ça s’est passé. Il est venu, il m’a vu, je l’ai vaincu. Je comptais bien tirer les ficelles animant ce vieux croulant terrassé par sa soif inextinguible d’esthétisme .
Mais comme tout gros poisson ne s’attrape pas en une prise, j’ai vraiment rencontré Karl – prononcer Kâârl – lors d’une soirée corporate  typiquement parisienne, deux mois plus tard, en plein cœur du 8ème, au fond  d’un sous-sol crépusculaire, tamisé par quelques lumières, dans une ambiance rendue assourdissante par un platiniste cocaïné. Un aréopage de mannequins tristes et affamées comme le chien de ma grand-mère monopolisaient son attention. Lui, assis, impassible et frigide dans un fauteuil de velours cramoisi, ornement d’une table couverte de bouteilles, attendait que ses 10 minutes imparties soient écoulées. Mais son visage s’est éclairé d’un mince sourire à ma venue. « La soirée vous plait ? Voulez-vous un peu de champagne ? » s’inquiétait-il avec componction, sa coupe de soda absurde à la main. Notre fascination commune est née dans ces échanges de banalités.

Et alors, comme par le mouvement d’un doigt divin, nos rencontres se sont succédées à toute vitesse, il en avait décidé ainsi. De soirées en évènements, les échanges anodins se sont transformés en de chaleureuses retrouvailles.
Je suis entré dans son intimité en venant « prendre le thé » chez lui. Sur un beau papier gaufré tapé du double C, était tracée en lettres calligraphiées l’invite inespérée.  Le brave créateur voulait aussi faire « quelques photos » de moi, pour un magazine connu. Curieuse idée de l’intimité me direz-vous, puisque ce moment privé fut retranscrit tel quel, en gros titres sur papier vélin, quelques semaines plus tard, accompagné d’images épurées d’un mannequin paumé et très beau, une tasse de thé à la main.
Il m’attendait donc dans son appartement du quai Voltaire, une sorte d’ubuesque vaisseau spatial surplombant l’immeuble, avec une vue magnifique. Dans son sens tout carrowlien du thé, il buvait du Coca Cola light dans une flûte à champagne. Cette première rencontre te paraît peut-être anecdotique, cher lecteur, mais c’est pourtant à ce moment-là que j’ai réalisé à qui je me heurtais. Au milieu de ce fatras de design déchainé, tourbillonnait toute une cour, décrivant des cercles concentriques autour de lui, clé de voûte d’une micro-société vouée à sa personne. Sa vie était un théâtre, ses lieux de vie la scène baroque d’une existence incroyable et fourmillante.
De fils en aiguilles de retouches, une amitié étrange s’est installée entre nous. Il venait me demander conseil sur des problèmes qui n’en étaient pas, m’abîmait dans des discussions élevées sur la broderie artisanale tout en feignant que j’y trouve un quelconque intérêt. De marbre et stoïque, il avait fait de moi son confident, il n’était plus question de cartons d’invitation pompeux, j’avais les clés.
Mon intérêt premièrement opportuniste se mua en une véritable soumission pour cet homme au talent idoine. Cet insatiable travailleur papillonnant avec une agilité surprenante pour son grand âge, d’un continent à un autre, de projets en projets, et moi suivant le sillage doré de cette comète, petit astéroïde perdu et adorateur.
Pendant de longues années, je fus propulsé dans les strates éthérées de la gloire, avec une simplicité lisse, l’ascension d’un ascenseur bien lubrifié crevant les plafonds de verre sans peine. C’était une vie paisible et truculente, garnie de mondanités, de vent, de choses belles et inutiles. Je me sentais alors comme un prélat romain, n’ayant qu’à faire un geste paresseux de ses doigts boudinés pour profiter du croquant sucré des raisins de la vie.
Mais l’abondance rend capricieux, et cette course effrénée dégénéra en un stérile chemin de croix à mes yeux. Mon pauvre rôle de potiche stupide commençait à m’horripiler. Encore aujourd’hui, je bute toujours contre ce mantra revenant sans cesse dans mon esprit : « Soit beau et tais-toi. »
Je n’ai jamais pu me borner à n’être qu’un faire-valoir, un singe savant, un objet d’exposition auquel les gens parlent pour voir s’il est fait de chair et de sang comme eux. Derrière ce masque de morgue belle-gueule, était dissimulée une sensation de vide de plus en plus oppressante. Ce monde stupide m’emmerdait,  je crois même que l’acte créatif n’est finalement que le seul exutoire dans tant de bêtise. Des artistes géniaux dans une soupe de crétins.
Pendant de longues années doucereuses, j’ai contenu en moi cette passion dévorante. Entre deux shootings, quatre défilés et six cocktails, je venais voir ces petites mains merveilleuses confectionner pour les dieux dans les coulisses de leur anonymat. Sur mes maigres heures libres, caché de tous, j’ai tenté de pasticher la patte géniale de mon maître, comme un Frankenstein réalisant ses créatures maléfiques avec l’inconnu pour seule frontière. Ma folie créatrice occupait des rayons entiers, des milliers d’heures maudites, d’un travail autodidacte et acharné, dans un studio ad hoc et secret.
Une crainte ulcérante, tapie au plus profond de moi-même, me tenaillait. Celle de n’être qu’un de ces crétins. Plus le temps passa et plus le fruit de mon travail me parut stérile au regard des apparats superbes s’étalant dans Vogue.
Ce matin-là, j’ai posé une création sur le fauteuil blanc et futuriste trônant au milieu du salon muet. Piteuse dans son apprêt purpurin, elle semblait  abandonnée, comme le torchon d’une ménagère distraite. Petit être anxieux caché derrière le rideau, j’ai attendu la sentence du maître du monde, espérant qu’il m’invitât, par cette tentative timorée, à m’initier aux splendeurs de son art.

Mon bienfaiteur septuagénaire est arrivé, il a vu cette tache écarlate contrastant au milieu de tant de blancheur, et a hélé une grosse bonne nicaraguayenne pour jeter l’oripeau. Cet étrange tocsin sonnait comme une condamnation.
Transfiguration. Moi qui avait toujours été persuadé d’être une potiche habile, voilà que je pris conscience de ma maigre contenance, une outre pleine de vide, même pas capable de réaliser une fringue appréciée du Kaiser.

Il l’a jetée comme un détritus disgracieux un lendemain de fête, et cette vieille ordure savait très bien la portée de son acte. En faisant ça, il mettait un terme à toute velléité créatrice, il scellait ce cellophane qui m’étouffait.

Ce soir-là, un vent doux de printemps balayait les quais de Seine, je l’ai vu, adossé au fer forgé, savourant sa puissance et son succès au couchant. Et je l’ai détesté, haï comme la chose que je n’aurais jamais. Comme si la vie que j’avais toujours cru bienveillante à mon égard, m’avait, dans un éclair de mesquinerie, refusé cet humble droit d’avoir un talent, en se gaussant grassement du pauvre crétin que j’étais devenu.
Il se tourne et je me vois dans le reflet de ses lunettes absurdes, moi, l’appât n’ayant pas réussi à ferrer, mais seulement à être mangé par l’ogre génial.

C’est arrivé tout à coup, le pauvre homme, dans un faux mouvement malencontreux, aura glissé du mauvais côté du balcon. Comme un pantin désarticulé, il est tombé, sans bruit. Une chute de 20 mètres, ça ne pardonne pas ; nous étions si amis.

 

 

Commentaires

  1. fan du scrib

    impressionnant et très dur,

  2. fan du scrib

    impressionnant et très dur,

  3. fan du scrib

    impressionnant et très dur,

  4. Dody

    Nicolas Bedos n’est pas talentueux.

  5. Focris

    Très bonne article , mais le personage me fait penser à la muse de lagarfeld 
    http://thecooldandy.com/concours-1-t-shirt-marc-jacobs/

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